La santé est malade !

Entretien avec Anthony Gonçalves, Oncologue médical et chef de département à l’Institut Paoli Calmettes de Marseille.

Le Professeur A. Gonçalves a fait son internat aux hôpitaux de Marseille et obtenu son diplôme de médecine en 1998 et sa thèse en pharmacologie en 2001 à Aix Marseille Université (AMU), après un séjour dans les laboratoires de L. Wilson et MA Jordan à l’Université de Santa Barbara (Californie). En 2001, il rejoint le département d’oncologie médicale de l’IPC, où il pilote le programme sur le cancer du sein métastatique. Il co-dirige l’unité d’essais précoces de l’IPC, en charge de développer des thérapeutiques médicales innovantes pour les tumeurs solides. Au sein du Centre de Recherche en Cancérologie de Marseille (CRCM), il est membre de l’équipe « Polarité Cellulaire, Signalisation et Cancer » et de la plateforme de Protéomique. Il est également membre du comité scientifique du groupe Sein d’UNICANCER (UCBG), de la coordination du réseau européen de recherche clinique Onco Distinct de l’ESMO, de l’ASCO et de la Société française du cancer. Depuis 2013, il est Professeur à Aix-Marseille Université (Faculté de médecine de la Timone) et depuis 2018, il est responsable du Département d’Oncologie Médicale de l’IPC.

Le Patriote Côte d’Azur : Faites-nous un état des lieux de la santé en France.

Anthony Gonçalves : Il est plus qu’alarmant. Les soignants sont à bout. Cela n’est pas dû à la pandémie, même si elle a aggravé la situation. Avant 2020, avant la Covid 19, les soignants ont tiré la sonnette d’alarme. Manque de personnel, conditions de travail dégradées. Mais ce qui change maintenant c’est que ces dégradations ne viennent plus des réductions d’effectif mais c’est systémique. Depuis les années 1980, l’objectif poursuivi  était la réduction des politiques publiques, et la santé en faisait partie. Fermeture d’hôpitaux de proximité, fermeture de services, mutualisation sont les maîtres mots. Tout au long de la pandémie ils ont continué la fermeture de lits et même ceux de réanimation.  Mais maintenant nous n’en sommes plus là. On ne peut plus mettre un soignant en face du soin.

Dans ma ville, l’hôpital Sainte Marguerite comptait 3 services de réanimation, aujourd’hui il n’y en a plus aucun. Cet hôpital aurait pu aider pendant la pandémie et pourrait aider les autres hôpitaux aujourd’hui. La casse a été tellement programmée qu’aujourd’hui il faudra des années pour redresser la situation. 

 Le Patriote Côte d’Azur : Quelles solutions ?

Anthony Gonçalves : Il faut commencer par arrêter la tarification des actes pour l’hôpital. L’hôpital n’est pas une entreprise. Il a son budget propre, mais il ne doit pas compter ses interventions comme de l’abattage pour être rentable. Cela est primordial pour la qualité des soins prodigués et pour le bien-être des patients.

Il faut une embauche massive de personnels, il ne manque pas moins de 100 000 personnes pour faire fonctionner correctement les établissements. Un exemple en cancérologie sur 80 lits  à Marseille, 6 sont fermés par absence de médecins, d’infirmières et d’infirmiers, alors que le besoin est là. Cela représente environ 8% et nous ne sommes pas les plus mal lotis.

Donc pour embaucher des personnels il faut qu’ils soient formés et c’est là que le bât blesse. Même si le numerus clausus a été supprimé, c’est les ARS qui décident du nombre de médecins qui doivent être formés. Toujours en oncologie, il y a 6 postes de cancérologues qui sont ouverts alors qu’il en faudrait a minima le double tant la demande est exponentielle.  Les études, même si elles sont gratuites, doivent être aidées. En effet, il est quasiment impossible de mener ses études de médecine en ayant un boulot à côté. Donc on pourrait imaginer que l’Etat paye ces études mais qu’en contrepartie ces médecins iraient s’installer là où le besoin se fait sentir. Tout le monde sait que dans certaines spécialités, que cela soit à l’hôpital ou avec la médecine de ville, il faut des mois avant de voir un ophtalmologiste ou un urologue. Et cerise sur le gâteau, en cabinet, les dépassements d’honoraires sont monnaie courante et deviennent la règle. Si les médecins au sortir de leurs études vont dans les déserts médicaux, on pourra retisser une carte des soins et les patients ne feront pas des kilomètres ou ne débourseront plus des sommes astronomiques pour se soigner. Cela peut aussi passer par des pré-recrutements. Cela assurera la continuité du service public.

La question du financement est cruciale. Les cotisations pour la Sécurité Sociale ne doivent pas être revues à la baisse. Il faut, a minima, les maintenir voire les augmenter. La santé n’est pas une marchandise. 

Il faut aussi encourager la recherche. C’est grâce à la recherche publique que les traitements sont trouvés. La recherche publique en France est deux fois moins subventionnée qu’en Angleterre par exemple et dix fois moins que dans d’autres pays de l’Union européenne. C’est pourtant elle qui identifie, dans la majeure partie des cas, la découverte de la cible qui permettra aux laboratoires de finaliser les traitements. Si l’on prend l’exemple des vaccins contre le coronavirus, c’est l’Université d’Oxford en Grande Bretagne qui a découvert la cible et qui a permis de fabriquer avec Astrazeneca le vaccin. Astrazeneca a été correct car il a vendu le vaccin à prix coûtant soit 2€ la dose. Pour Pfizer l’histoire est tout autre, c’est au prix de 19 € qu’il est vendu, alors que lui aussi, est issu de la recherche publique. Il faut arrêter ce pillage organisé de notre Sécurité Sociale qui est notre bien commun à tous. Comment justifier qu’un traitement pour le cancer coûte pour une année 80 000 euros par personne ? Comment fait-on pour soigner les patients quand le budget est épuisé ? Les médicaments sont un business. C’est pourquoi je crois en un pôle public du médicament. Si on sait mettre au point les médicaments on saura les produire et nous n’engraisserons pas des actionnaires.

La santé est malade mais elle peut être soignée. Comment? En sortant ce secteur du service marchand et en prenant en compte que la santé c’est notre bien commun. Les remèdes existent.