ÉTAT D’URGENCE + LOI EL KHOMERI = CANNES EN ÉTAT DE SIÈGE !

Le « Festival » bat son plein, avec ses vedettes, ses micros et caméras, ses excentriques, ses fêtes, son marché du film, mais aussi son impact médiatique et culturel international. Le gouvernement français semble oublier les racines de cet évènement et j’en veux pour preuve le dispositif policier digne d’une dictature mis en place cette année. Certes, il y a le risque terroriste. Certes il y a l’état d’urgence. Mais les salariés des palaces distribuant des tracts devant leurs entreprises peuvent-ils être assimilés à des terroristes ? A l’appel de la CGT et de FO ils avaient décidé de distribuer un tract contre la précarité devant les 3 grands palaces cannois. Le préfet a pris un arrêté interdisant toute manifestation sur le « domaine public » dans un espace allant jusqu’à la couverture de la voie de chemin de fer au nord et de la mairie et le palm Beach à l’ouest et à l’est. En gros si tu veux protester contre la précarité dans les palaces cannois va le faire ailleurs et les forces de polices (aimablement d’ailleurs) nous ont invités à quitter les lieux. Heureusement devant l’hôtel Carlton un bout de marbre (propriété de l’hôtel) a permis aux salariés de continuer leur distribution sans empiéter sur l’espace public pour l’occasion privatisé et sous la surveillance des forces de police. Dans quel monde vivons-nous ? Depuis des années et sous différents gouvernements les salariés des palaces profitent du Festival pour faire connaitre leurs revendications sans prendre « le festival en otage » comme le craint le patron du puissant syndicat des hôteliers cannois. Depuis des années et sous différents gouvernements cela se passe sans souci, sans casseurs et c’est généralement bien perçu par les festivaliers français comme étrangers.

Voilà aujourd’hui une raison supplémentaire, en ce lundi de pentecôte, de rejoindre ces salariés au kiosque à musique à 15 heures pour leur apporter notre soutien et protester contre la « bunkerisation » de notre ville.

Grace au travail de Tangui PERRON des Cahiers de l’institut CGT d’histoire sociale ; un petit rappel historique me semble nécessaire aujourd’hui pour remettre les pendules à l’heure. Il est vrai quand, au vu de la « frime » et de l’aspect « superficiel » d’une partie non négligeable des festivaliers on a du mal à faire le lien avec 1946 !!

 

« Enfant tardif du Front populaire, le premier Festival de Cannes aurait normalement dû avoir lieu en 1939. Ebauché par le gouvernement de Léon BLUM et l’initiative notamment du ministre de l’Education nationale et des Beaux-Arts Jean ZAY (fusillé par la milice le 20 juin 1944 ) pour faire suite aux succès du cinéma lors de l’Exposition internationale de 1937. Son but était aussi et (peut-être surtout) de concurrencer le Festival de Venise régenté par le pouvoir fasciste. En 1938 en effet, la délégation française à Venise n’apprécia guère de voir « La grande illusion », le chef-d’œuvre pacifiste de Jean Renoir -qui passait alors pour « le » cinéaste du Front populaire- être interdit de récompense suprême, après intervention personnelle de Mussolini. Le Festival de Venise préféra alors réserver une partie de ses honneurs à la cinéaste officielle du régime nazie Léni Riefenstahl. Le 1er septembre 1939 aurait ainsi pu être le jour anniversaire de la naissance du Festival de Cannes. La guerre en décida autrement.

Si la décision de relancer un festival du film à Cannes fut prise en 1945 la première édition n’eut lieu qu’en septembre 1946, dans des conditions précaires. D’une partie des notables cannois jusqu’aux majors américaines, en passant par certains ministères, la création d’un festival international du film n’apparaissait pas comme une priorité. L’industrie cinématographique américaine, craignant pour ses intérêts, estimait qu’un seul festival en Europe (en Italie) suffisait. Dans une France en partie ravagée par la guerre, alors que tout était à reconstruire, certains hommes politiques, épaulé par une partie de la presse, pensait qu’il y avait mieux à faire.

Néanmoins à l’heure où le redressement de la France se devait aussi d’être moral, à l’heure également où il était à nouveau question du rayonnement culturel de la nation, et alors que pointait déjà la question de la survie ou du développement de ses industries, une large partie de l’opinion politique et syndicale désirait au contraire la création d’un festival. La CGT et le PCF prirent toute leur place dans cette bataille. Il est vrai que ces deux organisations disposaient alors d’un poids certain, tant au niveau local que national, poids considérablement renforcé par leur attitude pendant la Seconde Guerre mondiale (c’était vrai aussi dans les milieux du cinéma).

Les députés communistes de Cannes et de Nice, Henri POURTALET et Virgile BAREL, firent ainsi du « lobbying » pour que le festival ait bien lieu à Cannes, et non à Monaco ou à Strasbourg comme il le fut un moment envisagé. Plus d’une fois ils interpellèrent les ministères sollicitant ardemment autorisations, prêts, crédits et matériels. Le rôle de la municipalité cannoise, à majorité communiste, fut aussi primordial. La mairie était alors dirigée par un « médecin des pauvres », le docteur Picaud, ancien résistant et homme de gauche, socialiste et président de l’association France-URSS. Le docteur Picaud entendait faire du festival une grande fête populaire : carnaval sur le thème de la Paix, meeting aérien sous le patronage du ministre communiste Charles Tillon, tournoi de foot avec l’équipe du Dynamo de Moscou… Il sut convaincre la population laborieuse de la cité de s’associer pleinement au projet.

La participation de la CGT au démarrage du Festival se situe à deux niveaux : localement et nationalement. Localement, une large partie de la population cannoise et la CGT s’investirent en effet hardiment dans le démarrage de la manifestation. En 1947, des ouvriers bénévoles participèrent, après leur journée de travail, à la construction du Palais de la Croisette. Le première adjoint de la ville, l’avocat communiste LIEUTER, poussa même des brouettes et mania la truelle. Et ce furent des militantes qui cousirent le rideau (rouge) du Palais. Lors de l’ouverture du second festival (le Palais n’était pas encore terminé), ouvrières et ouvriers montèrent sur scène et furent salués par les festivaliers. A Paris, la Fédération nationale du spectacle CGT, quant à elle, fit partie dès 1946 du comité d’organisation du Festival (pour ne plus le quitter). »

Dominique HENROT