PETITE HISTOIRE DU FESTIVAL DE CANNES.

 

Enfant tardif du Front populaire, le premier Festival de Cannes aurait normalement dû avoir lieu en 1939.
Ébauchépar le gouvernement de Léon Blum pour faire suite aux succès du cinéma lors de l’Exposition internationale de 1937, son but était aussi et (peut-être surtout) de concurrencer le Festival de Venise régenté par le pouvoir fasciste.
En 1938 en effet, la délégation française à Venise n’apprécia guère de voir La grande illusion, le chef-d’œuvre pacifiste de Jean Renoir -qui passait alors pour « le » cinéaste du Front populaire- être interdit de récompense suprême, après intervention personnelle de Mussolini[1]. Le Festival de Venise préféra alors réserver une partie de ses honneurs à la cinéaste nazie Léni Riefenstahl. Le 1er septembre 1939 aurait ainsi pu être le jour anniversaire de la naissance du Festival de Cannes. La guerre en décida autrement.
A la Libération, le gouvernement provisoire du général De Gaulle reprit à son tour l’idée d’un festival international du film.
Si la décision de relancer un festival du film à Cannes fut prise en 1945 la première édition n’eut lieu qu’en septembre 1946, dans des conditions précaires. D’une partie des notables cannois jusqu’aux majors américaines, en passant par certains ministères, la création d’un festival international du film n’apparaissait pas comme une priorité. L’industrie cinématographique américaine, craignant pour ses intérêts, estimait qu’un seul festival en Europe (en Italie) suffisait. Dans une France en partie ravagée par la guerre, alors que tout était à reconstruire, certains hommes politiques, épaulé par une partie de la presse, pensait qu’il y avait mieux à faire.
Néanmoins à l’heure où le redressement de la France se devait aussi d’être moral, à l’heure également où il était à nouveau question du rayonnement culturel de la nation, et alors que pointait déjà la question de la survie ou du développement de ses industries, une large partie de l’opinion politique et syndicale désirait au contraire la création d’un festival.
La CGT et le PCF prirent toute leur place dans cette bataille. Il est vrai que ces deux organisations disposaient alors d’un poids certain, tant au niveau local que national.
Les députés communistes de Cannes et de Nice, Henri Pourtalet et Virgile Barel, firent ainsi du « lobbying » pour que le festival ait bien lieu à Cannes, et non à Monaco ou à Strasbourg comme il le fut un moment envisagé. Plus d’une fois ils interpellèrent les ministères sollicitant ardemment autorisations, prêts, crédits et matériels.
Le rôle de la municipalité cannoise, à majorité communiste, fut aussi primordial. La mairie était alors dirigée par un « médecin des pauvres », le docteur Picaud, ancien résistant et homme de gauche, socialiste et président de l’association France-URSS. Le docteur Picaud entendait faire du festival une grande fête populaire : carnaval sur le thème de la Paix, meeting aérien sous le patronage du ministre communiste Charles Tillon, tournoi de foot avec l’équipe du Dynamo de Moscou… Il sut convaincre la population laborieuse de la cité de s’associer pleinement au projet.
La présence cette année à Cannes de l’exposition de l’Institut CGT d’histoire sociale et du Département de la Seine-Saint-Denis, «Accords-raccords-désaccords. Syndicalisme et cinéma» obtenue grâce à une sollicitation de la Fédération nationale du spectacle auprès de la direction du Festival, permet ainsi de rappeler une histoire généralement occultée. Espérons qu’elle pourra contribuer, même de manière modeste, à sauver en partie le Septième Art des « eaux glacées du calcul égoïste ».

Tangui Perron Cahiers de l’institut CGT d’histoire sociale