LE RELIGIEUX ET LE POLITIQUE par Chahla CHAFIQ (écrivaine et sociologue)

 Pour ceux qui n’ont pas lu le Charlie hebdo de la semaine dernière.

Une des histoires de Nasr Eddin Hodja, dont les sublimes paroles et idioties sont très populaires dans le monde persan, turc, arménien et arabe, évoque la relation entre le pouvoir terrestre et le religieux.
Nasr Eddin vient, encore jeune, d’accéder à la dignité de mollah, et il peut désormais être instructeur à la medresse( école religieuse). Un matin voulant atteindre un livre placé un peu haut dans la bibliothèque, il monte sur une pile de corans. Un de ses collègues s’en scandalise :
« Par Allah, Nasr Eddin ! tu es bien imprudent ! Ne craint-tu donc pas de souiller les Ecritures Sacrées ? »
« C’est une chose dont j’avais peur auparavant, répond Nasr Eddin, mais maintenant que je suis mollah, c’est au Coran d’avoir peur de moi. »
Au nom du divin, l’humain peut accaparer un pouvoir tel qu’il ferait peur à Dieu tout puissant, nous dit Nasr Eddin Hodja. Derrière son sourire narquois se cache un grand effroi. Nous venons de le vivre en direct avec les meurtres du 7 janvier, aboutissement d’un plan d’éradication de l’équipe de Charlie Hebdo. Un quart de siècle auparavant, le 14 février 1989, la fatwa de l’ayatollah Khomeini conte Salman Rushdie relançait sur la scène internationale « la guerre sainte » contre les plumes désobéissantes. L’acte du leader religieux, qui se trouvait alors à la tête d’un Etat, et l’opération des djihadistes Kouachi et Coulibaly trouvent un sens commun dans la volonté islamiste d’instaurer l’ordre sacré sur la terre. Dans cette perspective, la terreur devient un levier incontournable. L’Inquisition, la chasse aux hérétiques et les guerres de Religion nous apprennent qu’aucune religion n’est épargnée par cette dérive dès l’instant où elle se transforme en source de loi et entend dicter des règles à la vie terrestre et à la gouvernance de la cité, affaire du politique.
De nos jours, les islamistes ne cessent de faire connaître au monde les conséquences lugubres de la fusion entre le religieux et le politique. La transformation des notions de oumma, haram, halal,et djihad en codes idéologiques leur permet de qualifier toute insoumission à leur diktat d’hostilité envers Dieu et de la définir comme un acte diabolique à combattre. Quelques mois avant la fatwa contre Rushdie, des milliers de prisonniers politiques iraniens firent l’objet d’une liquidation sommaire cautionnée par le même genre de fatwa. Ces crimes, qui restèrent sans écho au niveau international, furent justifiés par le devoir de nettoyer le corps de l’oumma des éléments impurs. La même logique sert à préserver l’ordre islamique par l’inféodation des femmes et des homosexuels, l’antisémitisme, la hiérarchisation discriminante des croyances et le bannissement des libertés. Cette conception confère aux agents de l’islamisme un pouvoir sans limite ni contraintes morales. L’injuste l’immoral sont alors promus au rang de « devoir » au nom de la « justice divine »et de « l’ordre moral ».
DECONSTRUIRE LES FANTASMES
L’islamisme rejoint en cela les perspectives des mouvements identitaires fondés sur l’idéologie du christianisme, du judaïsme et d’autres religions. Tous recyclent de vieilles idées conservatrices, d’où leur proximité avec l’extrême droite. Dans un contexte marqué par la domination de la marchandisation, qui nourrit la perte des repères, là où la crise économique se conjugue au vide social, culturel et politique, là où les idéaux humanistes reculent, l’ordre proposé par ces mouvements fait « sens » et attire. Bien qu’en concurrence ces derniers savent s’allier pour mieux contrer les avancées des droits humains. Ce qui s’est passé en France autour du mariage homosexuel et des ABCD de l’égalité en est un exemple et se reproduit sous diverses formes au sein d’instances internationales chaque fois qu’il est question de l’égalité des sexes, des droits sexuels, de la liberté de conscience, d’expression et de création.
Le développement actuel de ces mouvements identitaires constitue un phénomène politique qu’on ne peut saisir sans tenir compte du contexte, des mécanismes et des acteurs qui y contribuent. En se penchant sur les processus de l’essor de l’islamisme, on voit d’emblée les conséquences des dictatures des pays dits musulmans, y compris celles qui acceptent la modernisation, mais refusent les valeurs démocratiques au prétexte de la sauvegarde d’une identité culturelle et cultuelle. Ce tableau donne aussi à voir le soutien, passé et présent, à ces dictatures des Etats les plus puissants du monde, selon leurs intérêts du moment. Hier, des pouvoirs occidentaux aidèrent au développement de l’islamisme à travers la stratégie de la « ceinture verte » face à la Russie soviétique. Aujourd’hui, dans le conflit israélo-palestinien, la manipulation du religieux, à travers l’islamisme et le fondamentalisme juif, profite aux pro-guerre de tous bords.
Cependant, les sociétés ne se réduisent pas à ces composantes. Où se trouvent les autres personnages du tableau ? Quel rôle jouent celles et ceux qui ne partagent pas ces idéologies et ces intérêts ? Que font-ils de leurs espaces et de leurs moyens de réflexion, d’action et de création ?
Face aux offensives des mouvements identitaires politico-religieux, force est de constater que nombre de ces acteurs sont paralysés par diverses confusions : entre le cultuel et le culturel, entre l’islamisme et l’islam, entre la démocratie et l’impérialisme. Ces confusions, au-delà des intentions de leurs auteurs, nourrissent l’optique de la « guerre des civilisations », prônée par les néo-conservateurs. Pour en sortir, il n’est d’autre issue que de déconstruire les fantasmes globalisant le « monde musulman » et « l’Occident » et de revenir à la réalité des luttes socio-politiques et culturelles qui, ici et là, soulèvent le rapport « religieux-politique » au regard des idéaux démocratiques.
Fondée sur la reconnaissance de l’autonomie des individus, égaux et libres, destinataires et auteurs des lois, la démocratie, loin de n’être qu’un appel aux urnes , est un projet politique dont l’approfondissement nécessite une collectivité affranchie de tout pouvoir sacré, intouchable. Aussi, la laïcité constitue, plus que jamais, un enjeu vital pour l’avancée des droits humains et des libertés.